Sylvestre / extrait

Publié le par nicolas voisin

Encore un extrait tiré d'un roman,

ce petit bout d'histoire ayant une bonne dizaine d'année...

Le sous-titre de ce (premier roman) donnait à peu prés ça :

"...car la vie n'a qu'un sens; celui qu'on lui donne."

 

« Sylvestre arrive à Perville.

Il est tard déjà dans l’après-midi et la lumière se fait plus diffuse, laissant apparaître les premières lueurs de la nuit tombante. Des cloches retentissent au loin, lui rappelant de vieilles images pieuses, qu’il avait vues, enfant, au catéchisme. Une autre vision du monde s’imposait à cette époque à ses yeux, une vision partiale, utopique mais optimiste des choses, ne connaissant que les dogmes qu’on lui avait enseignés.

Aujourd’hui, de retour de ce long voyage qui l’avait conduit tout autour de la planète, là où le vent l’avait poussé, il se sentait plus mûr ; mais profondément triste en cet instant qui aurait dû être si gai. Deux ans s’étaient écoulés depuis son départ de la région, deux ans oh ! combien enthousiasmants, enrichissants, deux ans passés si vite.

Un véhicule était arrêté à sa droite ; il s’en approcha et vit un homme d’une soixantaine d’années, agenouillé à coté, vêtu d’un long costume en flanelle.

-         « Monsieur !  l’interpella Sylvestre,  auriez-vous l’amabilité de me conduire en ville, si bien sur c’est sur votre route ! Vous allez vers le centre ville ? »

-          Non, je ne crois pas, je finis de réparer cette roue et je dégage ; c’en est fini pour moi de ce merdier : je me retire  dit-il d’un ton vengeur.

-         Pardon ?  dit Sylvestre, qui ne voyait pas où le vieil homme voulait en venir.

-     Une femme est morte de froid, cette nuit, devant la mairie, recroquevillée sous une luxueuse berline. Avant de mourir, elle a gravé sur la carrosserie : « à votre place, j’aurai honte ».

Stupéfait, Sylvestre fronça les sourcils.

-          Quelle horreur ! mais, et vous ? 

-          moi ?  répondit-il, apparemment choqué ou surpris,  moi, j’ai honte, et je me tire. Cela fait soixante huit ans que je m’emmerde dans ce merdier que l’on appelle société, qui fabrique des hommes et les broie, soixante huit ans que je ne rêve que de partir, de me casser, et aujourd’hui …le moment est largement venu. Au revoir, gamin, j’en ai fini avec cette roue, dit-il en se relevant.

-         Au revoir ! »

 

L’homme rentrait dans sa voiture, allait mettre le contact et s’arrêta, un moment. Sylvestre, perplexe, réfléchissait encore à ce que venait de lui raconter ce troublant bonhomme.

-         « Jeune homme ! lui cria l’autre, par la fenêtre ; excusez-moi de vous avoir ennuyé avec mes idioties, mais il fallait que j’en parle à quelqu’un, qu’une personne au moins s’aperçoive de mon départ.

-         Oh ! ce n’est pas grave ! bégaya Sylvestre. mais, et votre famille ? Mother Earth, Jesse, la musique qui s’échappait de l’autoradio déglingué était excellente.

-         Quelle famille ? c’est pas facile à vivre, un mec qui réfléchit, alors on le largue ! je me suis fait lâcher il y a quelques années par ma femme et mes filles ! Il n’y a que mes collègues, mais demain à midi, ils auront remplacé l’étiquette sur la porte de mon bureau et m’oublieront, sans avoir jamais su. 

Sylvestre était stupéfait. Personne ! ce vieux-là, poli, semble-t-il cultivé et arrivé  socialement, n’a personne à qui manquer, personne à regretter, et il part comme un adolescent fugue… Un peu, en fait, comme lui était parti, deux ans auparavant, si ce n’est qu’il savait qu’il rentrerait. Mais rentrerait-il ? et pourquoi cette question, d’ailleurs ? Il était à la porte de sa ville natale, mais se sentait plus que jamais confronté à sa destinée : lui, avait vingt six ans, l’autre soixante huit, à priori, et ce qui les séparait n’était que déceptions et mécontentements. Désirait-il vraiment connaître ce qu’il avait quitté avec un tel plaisir, et qu’il retrouvait avec si peu d’enthousiasme ?

Le vieux s’était décidément arrêté ; il l’observait réfléchir et se grattait le menton, un sourire narquois sur les lèvres, regardant l’énorme sac de Sylvestre.

- Vous allez en ville ? lui demanda l’inconnu, sur un ton presque cynique.

Un temps s’écoula alors sans un bruit, peut-être infiniment court, mais qui leur sembla durer une éternité.

-  Non ! 

Alors, monte, gamin ! »

Publié dans romans & nouvelles

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