itinéraires...

Publié le par nicolas voisin


(lire en musique : Well-Tempered Clavier)

 

Ce n'est pas drôle d'avoir quinze ans. Il y a cet acné, cette voix qui mue, ces idéaux que nul n'a encore ébranlé, ces frustrations qui pointent déjà le bout de leur nez, il y a le métro-bahu-dodo, le pet' du soir sur le trottoir, les p'tits chagrins et les contraintes, tant de ces choses qui vous habitent et tant d'adultes qui veulent vous rendre docile. Il fait la tronche, Alexandre, s'accroche à la barre, regarde droit devant, par delà cette vitre crasse où défilent câbles, travées de béton et inscriptions techniques diverses, à la lumière toussotante des néons.
 
Il ne l'a pas vue et elle ne voit que lui. Depuis longtemps déjà elle le regarde. Elle aurait tant aimé avoir encore 15 ans. Mireille a acheté "Da Vinci code". Elle s'était dit "je serais à la mode". Comme tant d'autres elle l'avait aimé, sans plus, et s'était jurée que l'on ne l'y reprendrait plus. Elle a posé le livre à ses cotés, le métro arrivait. S'est levée. L'y a laissé. Un bout de papier en dépassait
 
Il fredonnait "les valses de Viennes" d'une voix chaude mais lancinante. Bonnet bleu, parka verte pomme et taches de fioul, il avait dans les yeux la misère incarnée, y était gravés une existence déchirée, une âme ravagée. Il ne regardait plus passer les trains, ne souriait plus aux passants qui ne le regardaient plus. Dans ce métro inhumain qui voyait s'entasser quantité d'entre-nous, lui était le pilier de gare que nul ne remarque. Il était le décor, Riton, il était le ton. Misérable, désespéré, mais vivant. Il a quarante ans, en parait vingt de plus, cela fait bientôt onze ans qu'il vie là, près de nation, à deux pas de beaux quartiers. Il n'a pas vue la Joconde oubliée. Riton "aurait voulu être un artiste" et faire aussi son numéro, danser ces valses qui lui viennent, chanter ces mélodies qui le hantent. Lorsqu'ils ont délocalisé son usine, nul n'a pleuré ce vieil Henry qui ne l'était pas. Ils hurlaient tous ce jour là, se réchauffant devant un incendie pneumatique "c'est la lutte finale...". Se doutaient-ils que cela durerait une vie. Et plus ?

Les portes se refermèrent... La rame s'élança. Elle était là, devant moi. Elle sentait trop fort, était trop maquillée, on eu dit qu'elle avait joué avec son maquillage et non qu'elle avait tenté de souligner ses traits. La rame n'en pouvait plus de monde, de cette foule, du Mob, d'odeurs fétides et de parfums faciles. Elle lisait "si ma tante en avait" un roman au titre plein d'espoir dont je n'ai pu lire le nom de l'auteur mais que j'attribuerais (au moins) à San Antonio au vu de la finesse du propos. Arrêt. Nous sommes conditionnés. Cinq personne de plus, aucune en moins, d'un seul "homme" le wagon se lève. Debout son odeur est plus présente encore. Goncourt, et toujours pas un mot dans cette voiture bondée, si ce n'est ce vieille homme à la tignasse blanchie qui entonne un vieux tube italien, effectuant son larcin dans l'indifférence collective. Elle pue. Violemment. je crois qu'elle sent la peur. Mais quelle angoisse met donc ses phéromones dans de tels états ? De là, je la devine, la sonde, elle palpite, ses yeux ne suivent plus les lignes, elle a l'air grave, semble pétrifiée. Je la dévisage... Sous sa toque elle dissimule une rebelle escroquerie capillaire, ses mains sont fines, elle a un tic à la dernière phalange du petit doigt... Mireille murmure ses frayeurs, qu'elle ne peut dire à aucun autre. S'écoute-t-elle ? A quoi pense-t-elle ?
 
Il s'appelait Simon. Simon était parti. Il n'était surtout jamais revenu après qu'elle lui eu dit. Mireille aurait voulu ne jamais l'avoir connu. La peau de son ventre déjà se tendait sous les coups de boutoir de ce cinq-à-sept aux inconsidérées répercussions.

Métro Jourdain, je suis arrivé. je ne sais rien ni de Mireille ni de Riton, ni d'Alexandre ni de Simon et sifflote en prenant un air absent cet entêtant Feldman dont je ne sais où je l'ai entendu. Je me dit que j'ai bien fait de ne pas avoir lu "Da Vinci code", que j'aurais volontiers, moi aussi, une nouvelle fois 15 ans et que jamais je ne laisserais ma vie ainsi entre mes mains filer.
 
Mireille dans son "Dan-Brown-king-size-Vuiton" avait laissé son marque-page. Je pense à ce clochard qui tombera dessus, les marquaient-elle avec un billet de cent ? Sur le repère de lecture de Mireille était écrit ses quelques mots, jetés au silence d'une page A4... "Je suis empoisonnée de rêves, de rêves qui basculeront, sous peine de mort, mes dix doigts dans le réel. Sur ma muraille d’entraves, l’achoppement de mes jours, culbute nos instants couronnés de fer, et je supporte profond le marteau de la peine, clouer l’ombre du mal. Où vais-je funambule, un regard dans le rétroviseur mémoire sur mes défuntes avortées, vers quel avenir cloisonné ?  Et qui sait, ma fleur aimée, trouverai-je ton soleil, aux arcanes confus de l’âme. Où trouverai-je,.. Paraclet.. L’aurifère filon de mes veines, à la soif de mes cris de fée, femme fouet de mes gerbes sanglantes. Je présume tes alarmes, tes larmes dans le feu de nos armes, et ma blessure fleurissante, ta geste grandissante sur le drap blanc de nos destins. J’accumule mes refus, mes ébats de prisonnière, mon raz de marée de noyée, où lutte à contre-courant, ma révolte à contre flamme, et mes mots de soufre brûlant mes jardins d’innocence. Si sur le pavé tu m’abandonnais, mon âme serait morte. Je soulèverai un sac de chair empli d’amères brisures, jusqu’au précipice du regret d’avoir vécu."
 
Mireille aimait.
C'est donc pour cela qu'elle était terrorisée.
 
 

Publié dans romans & nouvelles

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nico 03/02/2005 17:24

à ce point ?! t'as vu qu'on a ouvert un bistrot ici ? au plaisir de t'y croiser !

Frere Kodak 03/02/2005 17:02

Tu m'as fait flipper. C'est réussi !

nico 03/02/2005 10:17

Alors il le sera... Je quitte l'actu pour croquer le quotidien, tenter de dire autrement combien demain est manaçant, vous faire voyager, si j'y parviens, avec ces personnages (non, marinette, ils sont 100% virtuels... Mais vous m'insiprez !), en musique si j'ai le bonheur de tout les jours découvrir quelques accords qui me font à mon tour m'évader, partager ces ressentiments, des rêves, une bruyant besoin d'écrire, de vous conter combien je crêve d'envie de voir les marmots que je n'ai pas (encore) s'enthousiasmer de grandir dans un monde où leur papa n'aura pas passé sn tour, crier, aussi fort que ma voix portera... Que le Paradis, c'est ici... Pour celui qui s'evertue à construire le sien... La résiliance est une rennonciation...

Marinette 03/02/2005 10:10

Clap clap clap itou...
Juste une question: invention pure ou contacts réels?
"M" félicitations, à mort ceux qui séparent la forme et l'esprit :)
Nico, moi je me contenterai d'un post par jour s'il est toujours comme celui là :)

nico 03/02/2005 09:28

"M" :
"et non que faire" n'était pas un jeu de mot, "M" ?!
bon, donc, amis éditeurs, éditez moi pas "M" hihihi ! énormesss bisesss... et j'espère à très vite, à compte d'auteur ou d'hauteur ;-)

Julien,
merci... si, vraiment... et c'est fait !

Cyril... clap clap clap réciproque... On y arrivera aux laurentides !!