nue...

Publié le par nicolas voisin

Le carnet à la main, j'attends ma ou mon "croqué".
La rame est enfin là. Suspens. Choisir son wagon. S'asseoir. Choisir un regard...
Il a l'œil dur et profond d'un vieil instituteur, le collier fourni et la mèche rebelle, tout de blanc poilu, son front n'a pas poussé, il s'est juste attiché de quelques rides d'expression qui tendent à lui donner un air "intelligent".
L'homme est passé, lui a tendu son gobelet y agitant deux-trois piécettes orangées dans l'attente d'un geste.
Il a baissé la tête. Son oeil n'est plus dur, son regard n'est plus profond, il a cette gêne en surface, sans doute autre chose qu'une bête culpabilité... Quoi que...
Quand la bande de jeune est rentrée, il a discrètement fait glisser sa sacoche entre ses jambes, les a resserrées, a regardé ailleurs.
Ils étaient bruyants ; leur survet' fluo aurait pourtant suffit à ce que leur présence soit une évidence.
Ménilmontant.
Ils sont descendus en chahutant.
L'homme a levé les yeux vers eux. Ils étaient gris, aigris, presque noirs. Quand ils se sont éloignés ses lèvres ont chuchoté quelque chose de vilain. J'ai cru y lire "racailles".
Et moi qui lui avait trouvé un air "intelligent"...
Je m'étais égaré...
Ces rides là sont celles de la frustration, de celles qui vous changent un homme.
Méritait-il mon attention ?
Ce faisant, je ne l'avais même pas vu...
Assise là, un rang derrière, le corps ramassé sur elle même, de celles qui si elles le pouvaient disparaîtraient le temps de ces voyages en commun.
Belle.
Elle paraissait fragile...
Elle a levé les yeux et je me suis retrouvé démuni.
les mots ne sont rien fasse à l'émoi.
Alors j'ai, à mon tour, baissé le regard.
J'avais ces ridicules ridelles qui s'immisçaient sur mon visage rougissant.
Ces rides là, si elles l'avaient pu, lui auraient dit : 
"Pardon, mes yeux vous ont déshabillée.
Mais vous étiez si belle.
Nue"

Publié dans romans & nouvelles

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