oto/extrait/2003

Publié le par nicolas voisin

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La fête était à son apogée. Sur l’immense yacht ou ils s’étaient tous retrouvés, Bob Guenhost et ses amis avaient abusé de tout. De l’alcool, bien sûr, des meilleurs champagnes, mais aussi de drogues, faut il appeler cela se droguer ? Comme la plupart des convives, il avait avalé un exta, pris quelques rails de coke. Les femmes étaient superbes et, à cette heure avancée de la nuit, doit on dire du matin ? Elles étaient toutes très légèrement vêtues et dansaient langoureusement sur les bits effrénés de la techno new age que diffusait les baffles rutilantes et boostées du April Star, ce magnifique yacht, un Aquariva aménagé par Sunny Hearth, son dernier client en date.

 

Le bateau ne devait pas revenir à quai avant sept ou huit heures du matin. Bob était las, il avait trop mangé, trop consommé, de tout. Publiciste, homme de marketing, de stratégie, de concept, de développement, c’était un business man averti et un noceur confirmé. Célibataire, au train de vie plus que confortable, Bob faisait tout ce qui lui était interdit. Il ne vivait que pour l’abus, l’abus de bonnes choses, disait il, l’abus de sexe, l’abus de travail le jour, l’abus d’abus le soir. Bob était insomniaque, mais ce soir il avait sommeil. Il appela Clarisse, cette lâcheuse de Clarisse qui n’était pas venu. Clarisse était une putte de luxe ; mais il l’aimait. C’était bien la seule personne en dehors de lui qu’il estimait. Il y avait bien cette Cindy, rencontrée online sur mitik, mais seule Clarisse savait y faire, et c’était tout ce qu’il aimait.

Elle ne répondait pas.

 

Bob regagna le pont principal, il recommanda une coupe, et s’engagea dans une coursive, cherchant en vain un coin moins bruyant, un endroit où il pourrait avoir un instant de calme. Son portable se mit alors à vibrer . Il le rangeait toujours dans sa poche briquet, il aimait sentir les vibrations de son appareil à chaque nouvel appel. C’était Clarisse ; un message de Clarisse. Il était cinq heures du matin et celle ci l’avait appelé peut avant minuit : elle avait quand même eu une pensée pour lui…

 

« Bob, c’est horrible, je suis à Central Park !

Qu’est ce que j’ai été foutre ici ?  C’est atroce, je ne trouve pas les mots, Bob. Je suis coincé Boby, je crois qu’on va tous y rester. Je ne peux plus respirer, j’ai mal, Bob. On a été bombardé, on… ça me brûle la gorge… Je ne sais pas, les gens tombent et se piétinent autour de moi, c’est la folie ; j’ai peur Boby, j’ai mal. J’aurais voulu te dire que je t’aime, mais ce n’est pas le cas. J’ai peur Bob, il fallait que j’appelle quelqu’un, je vais mourir, je vais mourir, je t’… »

 

Robert n’en croyait pas ses oreilles. Quelle merde cette came ! se dit il, quelle dope cette dope… J’ai jamais halluciné comme ça ; j’ai pas rêvé… Bob réécouta son message. Elle n’avait pas appelé pour lui souhaiter une bonne soirée. Il ne l’avait pas fait non plus, ne le ferait jamais. Rien à voir avec la drogue. Quelque chose de tragique était arrivé ; pas à Clarisse, non, à lui : si Clarisse avait disparue, il n’avait plus personne. Qu’était il arrivé ?

Il couru vers le poste de pilotage, trouva porte close. Il y avait là le capitaine, et trois autres hommes. La cabine était verrouillée de l’intérieur et tous les quatre étaient omnubilés par quelque chose qui semblait les terrifier. Il frappa du poing sur la porte, jusqu’à ce que l’un d’eux daigne se retourner. C’était un jeune homme, un grand et bel homme, qui l’avait courtisé quelques heures auparavant.

- Que s’est il passé ? cria Robert ?

- La guerre je crois, c’est la guerre… Ils ont tout pété, y’a des milliers de morts d’après la télé, c’est un carnage.. Partout, pas seulement ici, partout…  L’homme était effondré. A mieux y regarder, il semblait même être sur le point de chialer.

- Alors Clarisse est morte, vraiment morte ! Bob poussa l’homme et s’engouffra dans la cabine. Du minuscule poste de télévision, incrusté au tableau de bord, sortait des bruits sourds, des appelles de détresse, une journaliste s’agitait frénétiquement. Déjà, des spécialistes en tout genre se ruaient pour tenter d’expliquer ce qu’eux même ne pouvaient comprendre.

 

- Pourquoi ne nous avez vous rien dit ? questionna t il .

- Parce que vous croyez que deux cent personnes pleines d’alcool et de choses en tout genres auraient quelle réaction devant l’irréparable ? Vous voulez qu’on passe tous à la mer ? Crétin. Abruti. Regagnez une cabine et pleurez vos morts temps qu’il vous reste des larmes. On débarque dans trois quart d’heure . Soyez aimable de la fermer jusque là ou c’est moi qui vous la boucle. N’ajouter pas de drame au drame. Et si vous n’y arrivez pas… Continuez de boire, et profitez des jeunes femmes à bord. Cela m’étonnerait qu’il y en ai beaucoup qui soit tentées par quelque amusement que se soit d’ici quelques minutes… Allez ! dehors !

 

Estomaqué, Robert fit un pas en arrière et vit claquer la porte de la cabine. Dehors il faisait froid ; un froid qui vous glace jusqu’à la moelle. Ou étais-ce la peur ? Pris de panique, il couru se réfugier dans une suite du yacht. Là, un couple était affairé.  Il s’assis dans un recoin de la pièce et se tint, abattu,  la tête lourde, enfoui entre ces jambes trop grasses. Le couple ne sembla pas le moins du monde gêné par sa présence. L’homme eu un orgasme bruyant, dans lequel Boby cru reconnaître quelque chose d’animal. Cette bette en rut pouvait donc faire l’amour, et l’expression n’était pas foncièrement appropriée à la sauvagerie de la scène, malgré ce qui venait de se passer. Non. Ils ne savaient pas, n’étaient au courant de rien, et c’était mieux ainsi.  Quand on ne peut rien y faire, se dit il, il vaudrait mieux ne jamais rien savoir.

 

J’aimerais faire l’amour une fois encore, une dernière fois, avec Clarisse qui sait si bien y faire ; avec Clarisse qui savait si bien y faire. Et clarisse est morte. Pourquoi le monde continue t il de s’agiter puisqu’elle est morte ?  Et qui va m’acheter ma pub si c’est la guerre ?

 

Bob s’endormit jusqu’à ce qu’une femme de chambre le secoue et le chasse du bateau, déserté par ses convives et  comme dévasté après une tempête ou un naufrage. Il n’avait pas fait naufrage, Bob, il n’était pas mort ni même blessé, mais encore plein d’alcool. Il déambula tel un zombi vers la première station de métro. Fermée. Même le métro avait été bouclé, par sécurité. Qu’en était il des libertés, des facilités de déplacement, de son mode de vie fastueux et débridé, quand tout allait si mal, quand tout était remis en cause. La sécurité a bon dos. Bob s’en foutait d’être ou de ne pas être en sécurité, puisque sa pute préférée était décédée, et que sa pub allait devenir invendable…  Il vomit dans un caniveau et s’assis sur un banc sal, au milieu des quais dépeuplés. Rentrer, mais pour quoi, ou plutôt pour qui, puisqu’il n’y avait jamais eu que lui et lui seul qui compte, et qu’il était au bord du gouffre ?… Qu’est ce qu’ un gouffre ?  C’est un trou qu’on a pas vue grandir et dans lequel on ne s’est pas rendu compte que l’on mettait le pied. Un trou énorme, sans borne ni fond, un trou avide d’âmes perdues. C’est dans les gouffres que l’on ramasse les apprentis kamikazes, c’est dans un trou que finissent les honnêtes gens. Mais bob n’avait rien d’honnête et ne se sentait pas de se foutre en l’air. Non. Il s’aimait trop pour cela. Alors il rentra chez lui.

 

 

 

*

 

 

 

Jenny Halliwell était sans emploi.

Depuis 23 h 00 hier soir, elle avait perdu son bureau, son patron, ses collègues.

 

            Jenny était en vacances à San Francisco depuis une semaine quand ça c’est passé. « Ça », c’est la catastrophe, c’est ce auquel elle comme ces compatriotes n’avaient pu s’attendre. Le pire. Le pire de l’inimaginable, la plus odieuse des nuits, le plus détestable des soirées de sa courte vie.

Jenny avait trente ans, elle était chargée de l’entretient des locaux de ISN, cette Start up de main street qui avait survécue à la récession et plafonnait à quelques millions de dollars de chiffre d’affaire. Cette nuit elle n’avait pas fait la fête ; elle avait faillit, mais les « événements », comme les nommaient les médias, l’avaient contrainte à se cloîtrer chez elle ; elle n’avait pas dormis non plus. Peut être s’était il passé vingt ans depuis la veille. Jenny se sentait vieille, usée, dépassée, elle était choquée, très choquée. Tous ses amis étaient ses collègues, et si l’inverse n’était pas vrais, tous ses collègues, ces vingt sept collègues, étaient décédés. Peu avant ce qui aurait du être un formidable feu d’artifice, c’est un artificier qui avait renvoyé au ciel ses amis. Celui qui avait expédié ce missile ne devait pas en avoir, lui, d’ami. Elle travaillait dans l’entretient et le nettoyage. La tour avait été nettoyée ; plus rien à entretenir. Si : son moral et celui de sa famille.

 

Alors elle parti pour Santa Cruz.

Il était huit heures, ce douze septembre, quand elle laissa sur sa gauche l’autoroute pour la Silicon Valley. Devant elle, le long ruban déroulait avec monotonie ses kilomètres de bitumes, une monotonie qui rassurait. Au bout se trouvait la maison de ses parents, cette très laide battisse qu’elle avait maintes fois qualifiée, à cause de son architecture, de bunker, ce bunker où elle était sûre de retrouver des bras aimants, des yeux apeurés mais dévoués ; ceux de son père et de sa mère, et, si elle avait également fait le déplacement, ceux de sa sœur jumelle, avec qui elle s‘était tant et tant déchirée et chamaillée ces dernières années.

 

L’arrivée à Santa Cruz était lugubre, peut être la vie s ‘était elle arrêtée ; en tout cas pas un seul commerce n’avait ouvert, pas même ce magasin d’aliment bio pour végétariens, qui tourne pourtant normalement vingt quatre heures sur vingt quatre. C’était son ex mari qui le tenait, et jamais, en onze mois de vie commune il n’avait délaissé son magasin. C’était Jenny qu’il délaissait, au point qu’elle avait tout quitté pour refaire sa vie à New york, en vain.

La vie va trop vite, pensa Jenny. Les affaires annihilent tout, surtout l‘essentiel, ce qui perdure quand tout chavire : l’amour, les proches, l’humain. C’est l’humain, le caractère primordial du respect, de la noblesse de l’individu, dans tout ce que ce terme a de bon et d’universel, et cette liberté de pensée et d’action qu’elle avait toujours combattu qui l’avait guidé dans sa vie, dans tous ses choix de vie. Ce matin Jen avait peur, peur que tout cela soit futile face aux rapports de force qui risquaient de se mettre en place. En était on arrivé jusque là pour régresser à ce point ? N’allons pas trop loin encore, songea t elle, rien n’est joué, même si une quantité effroyable de gens ont tout perdu. Elle mit la radio pour cesser de ressasser son marasme… De guerre las…

 

«  Plus de trois mille morts à Wall Street,

quartier des damnés, prés de cinq mille à Tokyo, probablement deux à trois mille à Londres et Paris, et très certainement des milliers,  aux alentours de la centrale nucléaire française qui a explosée, avec des conséquences désastreuses. On estime à dix fois supérieure à l’explosion de Tchernobyl les risques de contamination lié à l’attentat de Superphoenix. A Central Park, il est maintenant vraisemblable que quinze à trente mille personnes ont été touchées par l’attaque au toxique, un gaz encore non identifié, rappelant un théatre russe maudit, apparemment plus dévastateur que l’Anthrax, dont on a déjà mesuré les dramatiques conséquences. La bourse, à l’échelle de la planète, est stoppée depuis minuit hier soir et toute activité économique secondaire ainsi que tout déplacement sont fortement déconseillés par l’ensembles des gouvernement des pays de l’OTAN. Une information doit encore être confirmée ; il semblerait que les chefs d’état de la Libye, de l’Iran, de l’Irak, de l’Egypte, d’Arabie Saoudite, de l’Inde ainsi que d’Afghanistan aient été victimes d’attaques par des commandos dont on ignore encore tout. Rien ne nous permet de vous confirmer, à cet instant précis, que ces chefs d’état sont actuellement en vie, pas plus que le contraire. »

 

            Jenny avait des sueurs froides.

Et ensuite ? Et ensuite, se demandait elle, vers où, vers quoi allons nous ? Qui avait donc intérêt a déclencher un conflit à l’échelle de la planète d’une ampleur et d’une horreur telle ? Pour quel profit, dans quel intention ? Pour le pouvoir, celui de contrôler un champs de ruine ? Par vengeance, par bêtise, par orgueil, par fanatisme religieux ?

J’arrête tout se dit elle. Je n’arrête pas de vivre mais de me comporter en consommatrice, et en plus en consommatrice fauchée. J’arrête de m’engager pour quoi que se soit d’autre que le maintient de la paix et le retour à la normale… La norme n’est rien d’autre qu’un juste milieu, qu’un pseudo équilibre à l’instabilité chronique, qu’une nécessaire tentative d’harmonie dans la cacophonie… La norme ne doit jamais être tenté, disait le vieux chinois, l’imbécile étant au deça, et l’intelligent au delà…

Là, il en était tout autrement : le retour à la normal devenait une impérieuse nécessité.

 

Jenny arriva devant la maison familiale en larme, ébétée par ses réflexions, perdus dans des songes malsains ou régnaient désordre et lamentation. Comment pouvait on ne pas savoir que le pire arrivait, que notre système parvenait à péremption, que les inégalités gangrenaient une organisation périmée ? c’est trop de question pour une petite tête comme la mienne, se dit Jen, je suis impuissante, dans l’incapacité de comprendre et de décrypter ce qui se déroule en temps réel autour de mois. Mais je m’en rends compte et me demande combien réalisent l’ampleur de leur ignorance devant une telle déconfiture. On a mille fois exagéré des situations par intérêt diplomatique ou commercial, comme au début du siècle, quand il avait fallu que les Etats Unis sortent de la crise et qu’ils avaient surfé la déferlante de violence sur notre territoire pour justifier un méchant coup de pied dans la fourmilière économique ainsi qu’un intransigeant coup de canon dans une autre fourmilière, une termitière plutôt, celle de l’extrémisme islamiste, sois disant responsable après le communisme de tous nos maux…. La responsabilité est ailleurs, elle est d’ailleurs ici même… Je crains que peu d’entre nous remettent réellement en cause l’essence même du mal : nos comportement égocentrés, et les inéquités qui en découlent.

 Ils leur faudra un Oussama, marmonna t elle, ils chercherons leur Sadam…

 

- Enfin tu es là ma chérie. Que j’ai eu peur. Rentre vite. 

Jenny rentra et s’assis auprès des siens. Citoyenne ou pas, responsable ou non, elle, n’avait rien fait de criminel, et allait se pencher sur la réalité du problème. Pour agir, peut être, en tout cas pour ne pas être une stupide spectatrice avide d’image et d’idoles. Elle regarda fixement la cheminé et ses chaudes flammes réconfortantes. Pas de télé, pas de radio. C’était de temps et de sommeil dont elle avait besoin. A fortiori, ses parents et sa sœur aussi. Le feu brûla toute la matinée, son crépitement était comme un retour à la normal…. Cette fameuse tranquillité qui ennuie quand elle s’installe et manque tant quand elle s’égare.

 S’était elle égarée ?

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Publié dans romans & nouvelles

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