oto did act / nouvel extrait / 2003

Publié le par nicolas voisin

Raiatea

Polynésie Française

13/09/11

 

 

Heifara se faisait appelé Mana ; ou plutôt, on l’avait à la longue surnommé ainsi (littéralement, « l’esprit »), non pas parce qu’il en avait un de particulièrement affiné, mais en réalité parce qu’il avait « le mana », la main heureuse, la bonne étoile, bref, de la chance, la vie simple et heureuse.

 

Que l’air de l’ex métropole soit irrespirable et une bonne partie de son sol condamné, comme ceux qui le foulent ; il s’en foutait. Bien sûr il avait de la peine, bien évidemment, il avait vécu un choc en l’apprenant, mais il faut bien l’avouer, un œil extérieur ne s’y serait pas trompé, cela était moins grave que de se faire voler le Toyota. Moins grave pour lui, sa famille, son mode de vie. N’allez pas croire qu’Heifara n’était intéressé que par ce qui était en périphérie de son nombril, non, il avait un système de valeur que l’on qualifiera de différent, sans jugement de valeur, justement.

 

De la même façon, l’explosion de différents buildings clefs de la haute finance et les attentats contre les places boursières majeures ne représentaient pas un soucis ; il n’avait jamais placé d’argent en bourse. Il avait acheté des 4x4 et quatre pirogues, et roulait confortablement sa bosse de prestataire touristique des rares, mais prestigieux et d’autant plus luxueux, bateaux de croisière, sponsors, après l’état et les Nations Unies, d’une économie qui roulait au starter.

Heifara était adventiste, il avait donc prié pour les new-yorkais qui avaient péris dans l’attaque chimique de Centrale Park. La place To’ata était d’ailleurs trop petite, hier soir, pour contenir les fidèls occasionnels compatissants. Peut être aurait il été plus touché si un nouveau gratte-ciel de Végas avait été touché, comme lors de la réélection de Bush… Végas, il connaissait ; c’était un incontournable arrêt qu’il ne manquait pour rien au monde quand l’occasion s’en présentait. Les casinos y sont si beaux. Il y avait fêté quelques réveillons, à Mandala Bay nottamment. Mais aucun à Washington, alors…

Non. Tout cela n’avait que peu contrarié le quotidien et les projets d’Héifara, mais cette nouvelle ci l’avait assommé, « un coup de couteau dans le dos » , titrait la dépêche de Tahiti :

 

« POM en péril !

Nos trois compagnies de croisières maritimes ainsi que les deux plus grosses chaînes Hôtelières quittent le fénua. Prés de 10 000 personnes directement touchées, et prés de 1500 à 2000 entreprises en difficulté, d’après « Président ».

L’industrie touristique en deuil, désastre économique sans précédant.

Edition spéciale »

 

Des million cfp,  prés de cinquante mille euros, soixante mille dollars,  un crédit sur vingt ans, le terrain et la maison en caution, les véhicules, le bureau, le train de vie, les vahines et les week-end de quatre jours, les billets d’avion,  les journées de cinq heures, le Jack de dix sept heure,  la piscine à déversement en projet, qui ne déversera que des regrets, au plus des souvenirs. Il avait tout misé, c’était si facile, si tentant, si opportun lui avait dit le banquier, les amis, la compagnie…

 

Enfant fa’amu, adopté, aimé et éduqué par d’autres que ces parents, Heifara n’avait jamais connu autre chose que la facilité, et la félicité. Aujourd’hui, il supportait le poids de ses deux familles, contribuait au sort de celle de sa femme, et élevait avec beaucoup  de tendresse ses quatre enfants métis. Des « demis chinois », deux superbes garçons et deux non moins jolies, mais toute aussi robustes, jeunes filles… A qui il ne savait comment dire : les enfants, chérie, on vient de tout perdre, je n’ai pas bien géré nos biens, ai tout misé sur le mauvais cheval, il va falloir serrer la ceinture, peut être vendre les colliers de perles, se séparer des jeux vidéos, rouler en 504, manger du riz à prix conventionné, aller pécher, chercher des fruits, cultiver du tarot et planter, planter, récolter, chasser le mai-mai au harpon… Oui.  Comme n’importe lequel de ses ancêtres l’aurait fait de bon cœur… Oui. C’est ainsi qu’il devait le vivre : le retour en arrière sera retour au source.

 Soulagé, il retourna acheter une Hinano au magasin, un boui-boui tenu par un tinito, à qui il venait acheter son quotidien. Il était sept heure. Heifara avait retrouvé le sourire.

 

 

« Le courier.

Le courrier est une arme redoutable. Pas le courrier informatique, pas le virus informatique, ce bon vieux courrier postale. Ce très redoutable virus postal. Cette attaque, ce viol en plein cœur de l’intimité du quidam, n’a de raison d’être que dans notre ère. Les armes sont si redoutables, les outils, les poisons, réduits à leur plus simple expression, quelques milligrammes d’une poudre inodore, qui s’échappent quand vous retirez la feuille blanche, vierge, qui y a été glissée. Pas d’agression, pas d’explication, pas de revendications, les seules possibles seraient considérées, et peut être à juste titre, comme des récupérations. La récupération, celle des outils de communication les plus élémentaires, pour en faire des armes imparables, celle des tensions, des extrémismes, des revendications, quelles qu’elles soient, puissent elle aggraver la situation, celle de l’autre, qu’importe si l’autre représente quatre vingt quinze pour cent de la population mondiale, et si une grande partie se sent menacée, presque coupable et déjà victime, d’une tragédie qu’elle n’avait pas vu venir, d’un conflit dont les frontières n’ont jamais étés définies, dont nul ne comprends rien … Merde ! L’histoire tourne en rond et l’horreur prends de l’ampleur, de l’élan à chaque rotation… La fin n’est pas proche, loin de là. Non. C’est un commencement. Le début, le renouveau, de la terreur. 2001.

2001 n’avait servit à rien… Il aura fallu dix ans pour s’en rendre compte.

2011. Parlons en. Qu’on en reprenne pas pour dix ans. »

 

Il était rare qu’Heifara prenne le temps, bien qu’il l’eu aisément, de lire le journal, de lire un article. Cet édito l’avait interloqué. Pas un mot sur le départ des paquebots Dream Cruizing… Ces journalistes ont les pieds en Polynésie et les yeux en France, se dit il ; les précédents avait les pieds à la présidence et les yeux vers leur baskets… Voilà peut être pourquoi il ne lisait d’habitude que les titres, quelques petites annocnes et… Les pubs.

Rentrer à Tevaitoa n’allait pas être simple, la route, en chantier quasi permanent, serait une nouvelle fois délicate. Le cyclone de l’an passé avait détruit beaucoup des infrastructures préservées par le précédant, qui n’avait pas épargné le port d’Uturoa. Le climat semblait s’emballer vraiment partout, songeait il en évitant un nid de poule spécialement encaissé, si gros que l’on eu pu y faire un golf, avec un ballon de basket.

Après les tempêtes chez les autres, les tempêtes au fénua, à Tahiti et après les catastrophes ailleurs, les catastrophes ici ?

Non. Il était foncièrement plus aisé de relativiser au soleil et loin de tout qu’au beau milieu du glacial brasier.

 

Si ça pète la bas, que ça coince ici, je vais pécher, riait il…
Ils risquaient cependant d’être nombreux à se retrouver au large. Largué ?

Le paradis, même déserté, n’était pas le pire des ports d’attache.

 

Et cet Oto, ce popa’a perdu, qui était rentré en métropole six mois au paravant… Il l’avait bien prévenu : tu cours à ta perte, le bonheur c’est là… Aura t il survécu ? C’était bien la première fois qu’il repensait à lui depuis plus de six mois qu’il était parti.

Ex associé et ex tahitien.

Exécuté ?

 

 

*

 

 

 

La cantina tournait bien.

Il y avait, tout bien réfléchi, plus de gens qui vivaient à la presqu’île, que de personnes qui y travaillaient. Cette pénurie de pétrole, de carburant, cette absence d’acheminement de produits à haut risque en période de trouble, décidé après les dramatiques naufrages de 2002 et 2003, remis au goût du jour compte tenu de la terrible actualité, cette nouvelle donne avait du bon : la cantina ne désemplissait pas.

 

Vairao n’avait jamais été un endroit particulièrement fréquenté, festif, renommée. Non. Mais ce soir, la Casa Rica, le restaurant bar de Jean, Juanito pour les intimes, était le centre de quelque chose. Le seule accès Internet par satellite en mesure de diffuser en direct les infos de CNN, via le seul portrail accessible, Quaeda, d’informer une population ivre, des malheurs du monde, en trinquant à la quiétude de la Casa.

 

            Jean était quand à lui moins à l’aise qu’il n’y paraissait.

Effacé, il sirotait un ti-punch antillais en lisant le Tahiti Pacifique. Le courrier des lecteurs recelait parfois des perles… Par conviction professionnel, le nouveau rédacteur en chef avait décidé de ne pas parler des événement récemment survenus dans le monde. Juste quelques lignes pour rappeler les risques d’une riposte massive, de « dégâts collatéraux », dont on sait dorénavant, que même armé des meilleurs intentions, on ne peut les éviter. Et en payer le prix. C’était un lecteur de Mahina qui écrivait ce bref courrier :

 

« Vaille que vaille, arrive ce qui doit advenir, elle vogue, la pirogue double polynésienne. Et fiu, las, des secousses, des tracas, des soucis ; le paradis fait son petit bout de chemin. Et soudain ! Non. Rien. Poussé par une longue houle, le ma’aramu  dans les voiles, le bateau Tahiti, ivre de douceur, picore, sautille, s’émousse, se congratule, se conspue et continu. Ce n’est qu’un émiettement d’îles plus petites les unes que les autres, peu peuplées, pays mêlés, aux milles interdépendances, pays d’outre mer à la conquête de sa propre identité, bien vivante, de sa propre culture. Culture du vivre bien. Alléluia, ce peuple est croyant, il est ouvert, alléluia, il est prospère, riche, paisible. Et volage, sensible, influençable.

Oui, Tahiti va bien.

 Rhabillez vous, rentrez chez vous, vous ne souffrez de rien… Si ce n’est de trop de confort, de facilité, de tentations… On peut mourir de ne pas s’être remis en cause, d’avoir peiné à changer, à tenter de progresser. Peu importe, docteur. Ici bien vivre, c’est apprendre à apprécier les choses simples… Et s’entourer de superflu.

Président va ;

 le pays va, et si le tourisme vacille, une fois encore, que les dépendances et les signes d’un possible essoufflement grandissent, nul ne s’en préoccupe outre mesure. Et pourquoi pas ? Quand on vous le dit que tout va bien! On se l’accorderait  volontiers… »

 

 

Peintre par passion, restaurateur par hasard, surfer, comme tant d’autre ici, homme de lettre, cuistot, couche tard, lève tard, grande gueule, artiste reconnu et chef d’entreprise comblé, je-m’en-foutiste comme pas deux, néo-bab, écolo libertaire, Juan avait quelques casquettes.....

Publié dans romans & nouvelles

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