Louca / L’instant suivant

Publié le par nicolas voisin

L’instant suivant, Louca le redoutait.

            L’instant précédant avait déclenché son dernier étouffement ; fin de la séance. Aussi, Joséphine avait pris d’infinies précautions pour entamer dans le plus grand calme cette tentative. Derrière sa vitre sans teint, l’inspecteur Tsarcosy était à l’affût de la moindre information qui ferait avancer sa très médiatique enquête. Le tout aussi controversé Louca ne l’attendrissait pas. Il le dégoûtait même, pur produit de la société de consommation, hyène médisant et très justement bien qu’odieusement, mutilé, massacré, mais par des bourreaux qui n’avaient pas fini le travail, ou pas souhaités lui laisser cette chance.

 

            C’était donc sans aucun entrain, avec une mauvaise volonté exemplaire, que Tsarcosy avait accepté l’enquête. Pour un avancement de carrière. Pour une promotion, plus exactement. Pour la petite gloire que cela lui procurerait, même si trouver les coupables reviendrait à punir ceux qu’il aurait en son fort intérieur décorés, récompensés, félicités. Au moins cet abruti de Loucabale nous fera-t-il peut être le plaisir de clamser avant le terme de l’enquête, confia-t-il à son collègue, le casque vissé sur les oreilles, enregistrant chaque seconde d’une improbable discussion entre une infirmière qu’il aurait qualifié de niaise, et un pseudo pharaon sous ses bandes, suspendu à de nombreux agrées, caché derrière ce masque marron qui rendait plus insupportable, parce que partiellement occulté, le vision de sa face scarifiée. Les photos du corps cloué à cette clôture, croix de bois, croix de fer, si je mens… Ces photos étaient tout simplement irregardables. C’est ce qu’il avait laissé filtrer aux journaliste, pas mécontents de son petit effet… Irregardable ; dégoût unanime, détails à proscrire.

 

 

 

 

*

 

 

 

 

            -« On commence quand vous le sentez, Louca. Joséphine était prête, prête à jouer les sténos, nouvelle facette de son quotidien.

-         Allons y…

Fermer les yeux, se concentrer, respirer calmement, ne plus penser, ne plus respirer…

Apnée. La musique est forte, la salle joliment décorée, Aline est somptueuse, divine dans sa robe blanche… La salle n’est pas pleine. Je bois. On bois beaucoup. Quatre vingt dix neufs, j’ai vingt et un ans et je suis marié. Aline est magique. Je l’ai toujours aimé. On veut s’installer, bâtir un foyer, elle a obtenu son premier poste, je travaille peu mais la paie tombe, et la vie roule, je roule moins, moins de joins, plus de bornes, plus d’envies, plus d’entrain. Francis est là. La hache de guerre est partiellement enterrée. Je crois que je lui en veux moins de ne jamais avoir été là. Son absence ne m’a pas empêchée de trouver le bonheur. Aline est mon bonheur, il était grand temps, à la bonne heure, et déjà se gatte le temps. Le temps gris. Mariage pluvieux. Grimace. Douleur. Apnée. Maman n’est pas bien, n’aurait pas du boire, ce doit être ça, ses médicaments. Rose vacille, tombe. Un malaise. L’on se précipite, je suis paralysé, Riva et Aline accourent, c’est son cœur. Ambulance, brancard et urgence, dans la précipitation, l’on se rue, s’agite frénétiquement, quand, transit, je ne peux quitter la salle. Maman ne dois pas mourir… J’ai peur… Maman est morte… Le cancer, le cancer… Son cœur s’est arrêté, le petit jésus l’a rappelée à lui, mais c’est un peu comme s’il l’avait interceptée avant qu’elle ne souffre : Rose avait un cancer du poumon qui s’était généralisé. Rose n’en savait rien. Nous n’en savions rien… je ne savais pas… J’aurais préféré ne jamais savoir… Je ne veux plus penser à cette soirée. Je veux avancer, je veux dépasser ce moment… Je veux voir… Je vois un chien… Je vois deux chiens… Apnée, respirer, apnée…Trois chiens, un immense jardin, je vois une maison, je vois ma maison, je vois ma femme, je vois, je vois !!!

 

-         Calmez vous. Retrouvez votre calme. Faites une pause. Respirez, non de Dieux ! Joséphine était remontée, elle devait garder l’autorité face à l’inconscience de son délicat patient.

-         Suis là, suis là, glissa Louca, reprenant le fil de ses pensées. On arrête là… Crevé.

Constant paraissait apaisé. Attention à la marche, celle ci était douloureuse. Il venait de perdre sa maman une seconde fois. Il lui faudrait voire la vie sans Rose. Aline, et Aline seulement, comptait véritablement à ses yeux. Que ferait il sans Aline ? Ou était Aline ? Pourquoi n’était-elle pas là ?

 

            Dans la cabine adjacente, Tsarcosy se crispait, irrité par la lenteur de l’avancée des investigations de cette pourriture de Louca. Aucune autre piste crédible n’avait été déterminée. Seuls les souvenirs, si tant est qu’il en ai et qu’il les retrouve, seule la mémoire polluée de drogues et autres substances plus ou moins chimiques de ce troubadour en goguette permettrait de savoir qui l’avait ainsi agressé. L’expression est un euphémisme ; cette litote caressait Tsarcosy dans le bon sens du poil. Agressé à mort. Tabassé jusqu’à plus soif… "Que cela avait du être grisant", avait il lancé au légiste qui l’avait initialement examiné.

Combien de temps, à  raison de quelques minutes de thérapie par jour, combien de temps pour ne peut être jamais savoir ? Tsarcosy était courbaturé, rompu, et cette Joséphine alanguie et attristé au chevet de ce abstrus crétin l’insupportait.

            Les journées sont trop longues.

            La vie trop déliquescente.

            Vivement la retraite.

            Décadences.

Publié dans romans & nouvelles

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