Louca / La vie coûte cher

Publié le par nicolas voisin

J’ai quatorze ans… J’y vois plus clair.

Aline est toujours là, toujours présente, toujours à mes cotés… Toujours. On voyage, Espagne, Maroc, Europe, on fait l’amour, on est jeune. Le collège ne nous passionne pas. Nous vivons un amour passionnel. Aline. Elle est belle. Le lycée est une corvée, Aline est excellente, je suis absent, déjà absent, toujours absent. La guitare, la guitare me cisaille les doigts, je veux jouer, je ne sais pas, je suis mauvais, je ne peux pas. J’insiste. Mal au doigt. Respirer. Mal au dos. Apnée. On prends un appartement, minuscule appartement, on fête mon permis, on fait l’amour, partout, tout le temps, Aline est studieuse, je ne fais plus que fumer et jouer de la musique, sans grand talent ; Je m’ennuie. Voyage. Aline est formidable. Elle se dépatouille de toutes les situations. Londres, extasy, Londres by night, Londres et la coke. Dam. Amsterdam. Amsterdam. Voyage. Drogue. L’amour partout. Tentative de suicide de Maman. Rose s’arrose. Se rosse. Maman et ses cachets, maman et les antidépresseurs. Riva qui part aux États Unis, Aline qui obtient une bourse. Aline et sa passion pour l’océanographie. On fait l’amour sous l’eau, à l’eau, au Champagne, au soleil, sous la pluie, l’amour en l’air, l’amour dans l’ascenseur, l’amour sur l’électroménager, l’amour sous la couette, comme tout un chacun…. Il me faut travailler ; joindre les deux bouts, arrêter ma scolarité qui n’est qu’une voie de garage. Je veux voyager. Il faut de l’argent, plus d’argent. Les bourses, les aides, les allocations, ses parents, tout cela ne suffit plus. La dope coûte cher. La vie coûte cher. Les petites morts vous ruines.

 

            Respirer. L’appartement est sombre. Il est constamment en bordel. Aline est furieuse. On ne vois personne, je ne fais rien, ne l’aide pas, me laisse aller. Son père la harcèle pour qu’elle cesse de me voir. Il ne veut plus payer, plus cautionner. Je veux travailler. Je veux partir à l’étranger, voir d’autres contrées, mais je ne peux pas m’éloigner de mon Aline. Sage Aline qui ne dérape jamais de la vertueuse trajectoire qu’elle s’est fixée : protéger les océans. Mieux les connaître. Les préserver des grand pollueurs, du gang des boucher qui les saccage. Aline qui bosse dure, qui trime, se retrouve à la cuisine d’un McDo, s’en barre, au service d’un Quick, s’en enfui, Aline qui joue encore les baby-sitter pour assurer pour notre couple. Pour deux. ça ne peux pas durer, je dois me bouger.

 

            Respirer… Apnée. Silence. Un gros camion, un énorme camion. Je vois un camion, je suis dedans, je suis au volant, je suis fier, j’ai passé haut la main le permis poids lourd, j’ai menti sur mon age. L’administration est décidément incompétente en tout, ou presque. Je suis très fier. Premier salaire, tout s’accélère, Aline grimpe en troisième année, on parle de mariage, je crois que… Je vois une grande fête, mais… Un jour pas ordinaire, peut être quelque chose de tragique. J’ai peur… Respirer, respirer à tout pris.

 

            Joséphine ne s’affola pas. Elle s’habituait aux spasmes de Louca. Il allait s’arrêter. Il devait s’arrêter. A chaque fois s’était le même scénario, troublant. Des spasmes, un étouffement apparent, la tête qui se révulse, une ou deux contractions de ses dix doigts sous leur épais bandages. Alors et seulement ensuite, Louca expulsait un long souffle, émettait un râle animal, et reprenais peu à peu pied , en même temps que sa respiration devenait normal, quoi qu’encore saccadé, que son pouls se rétablissait. Le phénomène était étrange, il semblait répondre à une curieuse mécanique, systématique et impressionnante.

 

            Il avançait vite, paraissait fragile, traumatisé mais déterminé à reconquérir ses facultés intellectuelles et à recouvrer la mémoire. Ce poste de confiance qui lui avait été confié était exténuant, mais jamais, tout au long de sa carrière, elle n’avait vécu plus palpitante aventure. Le grand Louca, la star internationale, l’auteur génial du non moins célèbre morceau qui avait bercé cette dernière année, ce grand bonhomme conspué ou adulé était son patient. Pas un patient comme les autres, non, le sien. Elle n’en voyait plus qu’un, était mandatée à son chevet à temps plein. Sa vie familiale s’en était ressentie, Joséphine ne quittait plus l’hôpital depuis deux semaines, et le réveil du patient Loucabale… Sa résurrection… L’horreur de ce qui lui avait été infligé l’avait terrorisée. Elle avait pris ce boulot à cœur.

           

            La veille, Louca lui avait demandé de la musique. Elle s’en rappelait maintenant. L’hôpital leur avait fourni une minichaîne de première qualité. Monsieur Loucabale doit être au mieux, clamait-on de service en service. Stanley Beckford, de sa voix nasillarde, emplie la salle d’une rythmique emballée. Joséphine avait vu juste. L’ancêtre était un géant aux yeux de Louca, qui apprécia la démarche à sa juste valeur, et gratifia son ange gardien d’un sourire que seul son regard laissa transparaître. Pas de télé, pas de téléphone, pas d’horloge, pas de boite au lettre, de boite e.mail, une fenêtre, la musique et Joséphine.

            Fermer les yeux.

            Respirer plus calmement.

            Chercher une sérénité. La sérénité.

            Voir le bleu.

            La lumière.

            L’attention.

            Rêver.

            Tourner la page…

Saisir l’instant présent.

Publié dans romans & nouvelles

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