Louca, thousand spines

Publié le par nicolas voisin

Premier extrait de cette nouvelle écrite il y a très éxactement 2 ans.

 

"Quand je me suis vu mort, que le voile opaque s’est estompé, j’ai été sidéré.

 

Drogué, crucifié, scarifié, horriblement mutilé, je baignais dans mon sang, abandonné au beau milieu de ce champs de brume. Image odieuse, insoutenable. Je crois que si je n’avais pas été une pauvre âme en partance, j’aurais sans doute dégorgée ma pitance. L’odeur, déjà, était insupportable, le tableau trop macabre.

            Comment peut on en arriver là ? Quel enfer m’a rappelé à lui ? Quelle est donc cette vie qui m’échappe et qui aussi sordidement s’achève ?

            Ce neuf novembre est froid.

La plus longue année de ma courte vie se clôt.

Vive la vie !

Putain de vie…

 

 

* 

 

 

Je m’appelle Constant Loucabal, plus communément nommé Louca. Le bienheureux Louca. Je n’ai jamais tenu de journal intime. J’ai eu vingt sept ans et quelques jours. J’ ai aimé Aline, ma femme Aline. Mon travail m’ a emmerdé, ma maison m’a coûté cher, et je n’ai rien à dire. Jamais rien à dire. Et j’ai mal. Ça peut durer. Tout cela c’est ce que l’on a bien voulu me raconter. Après, je ne sais vraiment plus. Cette feuille blanche m’interpellait. Je n’ai plus rien à ajouter.

 

 

 

Si. J’aurais aimé vivre autrement, vivre d’autre chose. Vivre de ma musique, par exemple. Oui, la musique, foutu musique ; j’aime la musique, le blues, le jazz, la soul, le funk, le rock, l’acid jazz et tout ce qui groove. Quand la musique est bonne… Thousand Spines est un merveilleux morceau. Thousand Spines a bouleversé ma vie. Et la vie de mon Aline. Mais tout cela est si récent, si confus… J’ai du tout essayer, ne me souviens de rien.

L’on dit de certains qu’ils sont voués à avoir une curieuse destinée. Moi, j’étais tracassé. Pourquoi ce passé ? Soyons honnête, je suis tracassé. Malheureux et probablement lugubre, ou pervers… Ou tout ça à la fois. J’ai toujours voulu vivre milles expériences, milles vies, « milles épines ». Sublime comptine. Douce mélodie. Il me faut remonter si loin pour tenter de comprendre.

Comment suis-je donc parvenu à me fourrer dans un tel fatras ? De ci, de là, j’entends pourtant parler de gloire, de célébrité… A moins que … La souffrance aussi, la méchanceté, j’ai du être un monstre, le deuil. Mon dieux, la drogue. Les petites morts.

 

 

*

  

 

Votre seul chance de vous en remettre, m’a t on dit, c’est de tenter de vous souvenir, de tout vous remémorer. Tout, jusqu’à la mort, tout, jusqu’à saisir pourquoi, et qui ; qui m’a donc infligé cela. Mes bras sont brisés, mes jambes et mon bassin fracassés. L’air ; qui repasse lentement, difficilement par mes poumons, me fait souffrir. En apnée seulement je ne soufre plus. En apnée seulement je me souviens, par bride, je vois clairement s’agiter des moments de mon passé. Commencez par le début, m’a t on dit. Et écrivez… Facile, pour la momie que je suis devenu, sans doute, d’écrire. De dicter, peut être, de meugler, de gémir, de cracher des mots mâchés, des phrases hachées, d’une vie que j’ai la plus grande peur de retrouver. A grand peine. Le temps ne s’écoule plus, il est absent. Je me souviens d’abstinence, me remémore des abus, mais pas une image, pas une scène cohérente n’émerge. Si, la mort, ma mort, et depuis ce vide, et cette douleur.

Le début donc, avant Milles Epines…

Demain peut être.
 
 
*  
 
 

            Se souvenir. Ne plus penser, respirer, ne plus respirer.

            Remonter au premier jour, travailler sur ce premier cri… Impossible. Papa, maman, chercher de ce coté. La neige. Il fait froid, ils frissonnent. Le linge, mouillé, la lessive, une urgence, chercher de ce coté, vider la machine, le froid, tout cela m’a tant et tant de fois était conté. Apnée. Ne plus sentir ni son corps ni sa peine. Revenir à  cet instant ou sous mes yeux ébahis a défiler cette vie, s’est déversé, en torrent, le fleuve déchaîné de mes souvenir, du confins de ma mémoire aux méandres de l’ignoble oubli… Ne plus penser, respirer, ne plus respirer. La neige…

 

  

*

 

 

 La neige tombait drue sur la Corrèze, cet hiver soixante dix huit, quand Rose Loucabale, née Limon, sentie couler, le long de ses cuisses, le liquide tant redouté. Elle perdait ses eaux ; son troisième enfant  frappait à la porte. Se précipitant dans la DS méconnaissable sous son épais manteau blanc, elle eu les plus grandes difficultés à garder son calme. Bien que d’origine catalane, son mari était coutumier des routes difficiles, ayant longtemps travaillé en région lilloise et concouru dans des rallyes automobiles et courses sur glace. Réticente parce que trop froide, leur rutilante voiture eu le plus grand mal à s’élancer. Quand ils arrivèrent à Tulles, le petit Constant pointait déjà le bout de son nez, impatient semble-t-il d’ouvrir pour la première fois les yeux, de tenter son premier cri.

Constant Loucabale est né un vendredi treize, en fin d’après midi, dans une ambiance toute particulière : de si fortes précipitations neigeuses n‘étaient attendues de personne. Le son du groupe électrogène berça ses premières heures ; la foudre venait de tomber sur le clocher voisin, laissant la sous préfecture dans la pénombre d’une nuit d’hiver venue trop tôt clore cette blanche journée…Louca s’octroya le droit d’inaugurer et de marquer de taches indélébiles les sièges en sky de celle qui restera  longtemps leur increvable carrosse, devenu plus tard taco, puis voiture à pintades.

Ancien ingénieur informatique des premières heures du computer, Francis  Loucabale avait toujours vécu entre Roubaix et Paris, jusqu’au printemps précédant la naissance de son premier garçon, où il avait tout plaqué pour réaliser son vœux de toujours ; exploiter sa ferme ; comme n’avais pas pu ou jamais su le faire son propre père, sous chef de coopérative agricole en province. Devenu agriculteur dans un minuscule village limousin, il s’était rapidement marié à une impure, presque une bannie, en tout cas par sa famille, pro chrétienne, très chrétienne, trop croyante….

Rose avait deux filles d’un précédant mariage, deux belles et grandes filles, de quinze et dix huit ans les aînés de Louca. Rose était séparée, divorcée, à une époque où cela n’était pas le cas de la grande majorité mais une exception particulièrement mal tolérée des milieux prétendument vertueux. Elle  ne fut acceptée que bien plus tard par sa belle famille, et jamais véritablement, ni de tous. De cela, Louca se souvenait avoir souvent entendu parler, depuis toujours. Les rapports de Francis avec la mère de Rose ne furent pas moins houleux. Celle ci était une dame érudit, une savante et délicate emmerdeuse, archétype d’une bourgeoisie parvenue et décadente, ressassant un passé colonialiste abjecte, ne pouvant s’empêcher de cracher dans chaque gamelle qui l’avait nourrie, construite, ce qu’exécrait Francis, ce sauvage de Francis. Ce moraliste, ce triste besogneux. Vivant dans une modeste bâtisse en pierre calcaire, perdue au milieu d’immenses poulaillers, parsemés sur leur exploitation, les Loucabale célébrèrent deux ans plus tard la naissance de leur première fille ensemble, et dernier enfant : Riva. Comme Constant et ses deux prédécesseurs dans la matrice maternelle, elle fut un gros et beau bébé, tout sourire sous ses deux mèches farouches, restées blondes longtemps. Rien de tout cela n’est autres que récits et observations. Point encore de vécu personnel. Jour premier. Aucune émotion propre ; remonter si loin, c’est retrouver des souvenirs qui ne sont pas encore réellement les siens.

Faisant ses premiers pas dans les superbes et mystérieuses forêts avoisinantes, Louca fut un bambin sauvage et précoce, un amoureux des grands espaces, téméraire et imaginatif, qui à six ans s’enfuyait jouer dans les bois et bâtissait de sommaires cabanes en bordure de la minuscule rivière qui bordait l’exploitation. Mais les temps étaient durs pour tout agriculteur, d’autant plus que les crédits, encouragés par un nouveau gouvernement débonnaire, rendaient chaque jour plus lourdes les charges du foyer, Francis et Rose devant chaque mois rivaliser d’audace pour agrémenter le quotidien de quelques fastes et paillettes. Rose ne travailla d’ailleurs que plus tard, quand ils durent renoncer à leur vie paysanne.

 Cette relative paupérité fut, un temps, le gage d’une simplicité et d’un équilibre où l’amour avait tout naturellement pris la place principale.

 

            Soudain une image.

Six ans.

Apnée profonde. Constant se concentre, perds pied, un instant se détache.

Six ans. Il a six ans et Rose et ivre. Elle pleure. Francis est parti. De cela, un enfant de cet age n’est censé rien voir, rien comprendre. Je vois tout, s’étonne Louca. Je comprends trop bien que Maman souffre, que Papa est parti. Mais maman bois, et finalement crie, titube, s’emporte, s’écroule. J’ai six ans et une boulle dans le ventre. Mon premier souvenir clair est obscure. Je me fais pipi dessus, le salon est trop éclairé, j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid… Ce froid… J’ai mal. Respire.

Revenir à maintenant.

La réalité n’est pas moins douloureuse, le présent pas moins angoissant. Qu’ai je donc vécu de six à vingt six ans qui est fait de moi ce jeune homme, cet homme, cet odieux personnage, puis ce tas d’os et de chair démantibulé ? Doucement, doucement tenter d’avancer, à tâtons, minutieusement, consciencieusement, je dois savoir, je dois comprendre. Comment ? Qui ? Que ces jours et ces nuits sans fermer un œil sont long, qu’ils sont monotones, qu’ils sont difficile à dérouler, ces moments sans fin qui séparent chaque occasion de retrouver des bouts de sois dans les ruines d’hier.

Aline, Riva, Maman, Papa, ces visages et ces noms sont une partie de moi. Où êtes vous, vous que j’ai aimé, qui m’avez aimé, pourquoi n’êtes vous pas là, à mes cotés ? Aline ? Où est mon Aline ? Pourquoi ne me dit on rien ?…

Se souvenir.

Douce mélodie, j’entends encore cette musique.

Revenir avant.

Respire."
 
 
 
la suite, si vous me la demandait !

Publié dans romans & nouvelles

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Antoine 26/11/2004 01:07

Salut Nico !
Merci d'avoir posté un commentaire très sympathique sur mon blog.
Bon courage à toi.
Antoine.